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Macht Arbeit frei ?

Pour aborder ce sujet personnel lourd et complexe, je voudrais raconter le souvenir qui m'est revenu pendant mon insomnie de ce matin, plongé dans mes récurrentes pensées sur l'échec de ma vie professionnelle. L'année dernière, j'étais invité en vacances chez un couple d'ami qui avait convié durant le weekend un autre couple que je ne connaissais pas. Un soir, la discussion s'était porté sur mes postes de billetterie en musée et en cinéma que j'avais principalement occupés dans ma vie. Mon amie me faisait comprendre qu'elle était choquée que ma mission consiste pour beaucoup en le contrôle des pièces d'identité et justificatifs de précarité des visiteurs/spectateurs pour accorder des billets gratuits ou réduits. Je n'étais pas de son point de vue, puisque justement ce contrôle était instauré au bénéfice des plus jeunes et plus modestes. Sans ces contrôles, les institutions et entreprises concèderaient-elles à appliquer ces politiques d'offre commerciale généreuse ? Le débat était plus théorique que pratique. De la même manière mon amie rejette le principe des contrôles en général, comme ceux effectués dans les transports par exemple. Il est vrai que j'ai pu personnellement constater par mon expérience concrète à quel point était vivace le ressentiment contestataire lié à notre mémoire collective sur tout ce qui pourrait s'apparenter à un contrôle policier. Même si mes pires expériences avec du public se comptent sur les doigts d'une main, j'ai déjà vécu des accusations très violentes de racisme ou de collaboration avec la Gestapo. J'ai même été menacé de me faire décapiter par un professeur de l'enseignement public qui était en colère contre la politique du musée public dans lequel je travaillais : "Lorsque l'on reviendra faire la révolution, on vous coupera tous la tête". Un professeur qui gagnera dans sa vie entre 2 à 3 fois plus d'argent que moi, avec la sécurité de l'emploi, et surtout une mission définitivement plus épanouissante que toutes celles que j'ai pu connaître. Ce qui ne veut pas dire que la colère et la frustration qu'il exprimait (même en me prenant injustement pour cible) ne s'ancrent pas sur un écoeurement global que je partage aussi vis-à-vis du climat actuellement délétère dans la fonction publique (pour les travailleurs comme pour les usagers). Surtout lorsque l'on oeuvre au quotidien au sein d'une Education Nationale à bout de souffle, et je le sais d'autant mieux pour avoir travaillé quelques mois dans un collège. Ainsi, avec mes amis, je ne savais trop quoi dire dans cette conversation aux accents très libertaires. Peut-être qu'effectivement les tâches de contrôles sont contestables sur un plan éthique. Peut-être aussi que lorsque l'on fait ce genre de travail à la chaîne par nécessité, en regardant toute la journée l'horloge en attendant la prochaine pause, et en n'ayant pas d'autre projet ou perspective professionnelle, on ne pense pas automatiquement à s'opposer aux règles et aux chefs. Je me souviens de cette conclusion de l'invitée de mon amie que je n'arrive pas à analyser comme étant une forme de défense maladroite ou bien de mépris assumé à mon égard : "Ce qui est vraiment triste c'est que des gens soient obligés d'en arriver à faire ce genre de travail pour vivre."

Il se trouve que le compagnon de cette personne est le fils d'un réalisateur de cinéma et qu'il a réussi lui aussi à travailler dans ce milieu très fermé et privilégié. Il se trouve aussi que j'ai fait des études de cinéma et que j'ai cherché maintes fois (en vain) à pénétrer le milieu, tout comme j'ai également cherché à pénétré celui des techniciens audiovisuels qui ne travaillent pas forcément sur des produits à valeur artistique (télévision, entreprises, etc.) Je précise que ces milieux se constituent exclusivement en réseau par le relationnel entre travailleurs indépendants. Nous avions en l'occurence eu de bons échanges au cours des deux jours où nous nous étions fréquentés. Ainsi, peu après leur départ, il m'est venu à l'idée de demander à mes amis le contact de ce réalisateur dans le but de lui faire connaître mon expérience audiovisuelle (quasiment limitée à l'amateurisme et au bénévolat) et solliciter d'éventuels avis, conseils ou soutiens par rapport à ma recherche professionnelle. Je n'ai jamais reçu de réponse, ni un sympathique "Bon courage", ni même le poli habituel "Bonne continuation".

Lors de mon insomnie de ce matin, j'ai fait pour la première fois le rapprochement entre la remarque ambiguë de sa compagne sur les personnes (comme moi) qui s'avilissent à faire de "sales" boulots, et le déni de communication du compagnon, surtout vis-à-vis d'une personne précaire, humble et sympathique comme moi (si si je vous assure :) ). Cet homme et son père, que j'estime professionnellement très chanceux (ce n'est pas qu'ils ne le méritent pas, voir ici ma conception de la chance sociale), sont pourtant engagés dans des projets filmiques artistiquement très humanistes. Il est tout à fait possible que je ne possède ni les qualités techniques, ni l'entrain communicatif suffisant pour séduire les professionnels du milieu que je sollicite très régulièrement. Cependant, je suis bien obligé de constater (par cet exemple comme par bien d'autres malheureusement) qu'il existe des castes professionnelles très enviables qui cultivent et justifient leur imperméabilité par un regard majoritairement condescendant sur les classes laborieuses, et ce, quelques soient leurs orientations politiques théoriques. Je trouve qu'il est plus que nécessaire de se méfier de cette propension à crier au fascisme à tout bout de champ, en négligeant qu'il se nourrit aussi électoralement de ce mépris de la part des elites économiques et intellectuelles qui en ont rarement conscience.