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Imaginons ce postulat arbitraire : celui qui a de la chance est celui qui est heureux. Et le corolaire pour le malchanceux, celui qui est malheureux. Essayons de ne pas faire de projections liés aux avantages de classe, aussi complexes, incalculables et invérifiables qu'ils sont. Ce postulat, faussement simpliste, étant de fait fluctuant dans le temps, autant que relatif dans l'instant : personne n'est jamais totalement ou définitivement heureux ou malheureux.

Ainsi, je voudrais de manière un peu caricaturale essayer d'attirer l'attention sur un phénomène que je ne trouve pratiquement jamais remis en question : la projection du bien-être supposé des autres en fonction de leur classe sociale. Par extension, cette vision exclusivement économique du sort des individus pousse au jugement moral sur les personnes qui échappent à leurs conditions initiales, soit en les encensant, soit en les dénigrant, sans se poser la question des potentiels paramètres invisibles qui sont entrés en jeu dans ces chutes ou ascensions. Et en énonçant cela il me semble que la distinction ultime entre tous les facteurs personnels ou extérieurs de tout ce qui fonde nos actions serait absolument invérifiable.


Voici un exemple extrême pour évoquer l'illusion de ces préjugés de classe ou de réussite personnelle :
Fritz Zorn était un garçon issu de la grande bourgeoisie Suisse d'après guerre, soit faisant partie de la caste des personnes les plus privilégiées au monde. Il est pourtant mort à 32 ans d'un cancer causé par la depression qui l'a atteint toute son existence, n'ayant jamais rien connu des plaisirs de la vie. Mais ce n’est pas le simple constat des conditions effroyables de son existence qui est édifiant dans son récit auto analytique. Ce qui est extraordinaire, en dehors du courage qu’il a fallu rassembler pour raconter son histoire juste avant de décéder pour nous laisser ce témoignage universel, c’est la causalité paradoxale établie entre le mal qui l’a terrassé et le conditionnement de son privilège. Il est bien trop compliqué pour moi de parvenir à résumer en quoi cette dérive d'éducation bourgeoise a pu produire une telle anesthésie des fonctions émotionnelles et vitales. Si cet exemple me parle aussi justement c'est parce qu'il me semble révélateur des prisons mentales insondables qui piègent et formatent l’ensemble des individus d’une société qui base ses valeurs sur la compétition et la hierarchisation. Tous les gens aisés ne meurent pas comme Fritz Zorn, mais tous ont-ils pu faire l'expérience d'une vie épanouie et débarassée des carcans du paraître absolutiste de leur condition d'êtres (prétendument) supérieurs ? Je suis ainsi convaincu que l'abolition des privilèges économiques ne profiterait pas uniquement aux classes dominées (même si tous les camps semblent s'en persuader), mais que tout le monde gagnerait à abandonner un système compétitif (économique et intellectuel) et cette sacralisation des hiérarchies sociales. Mais je voudrais désamorcer une lecture biaisée de mon propos : je ne sous-entends surtout pas que les privilégiés seraient à plaindre au même titre que les dominés qui ont très rarement les mêmes moyens pour s'accomplir humainement (temps, argent, instruction, confiance). Et lorsque quelques uns parviennent à s'affranchir de leur condition initiale supposée inférieure, ils sont cyniquement pris en bon exemple par les privilégiés qui n'ont plus qu'à vanter le mérite personnel et ainsi se dédouaner de remettre en question un système d'exploitation généralisé qui leur profite en écrasant la majorité. La méritocratie est une autre forme de Loto.


Je voudrais maintenant évoquer mon exemple personnel en commençant par dresser mon portrait sociologique en rapport avec les grandes classes sociales de domination :
Homme : oui
Blanc : oui
Hétérosexuel : oui
Famille aisée : oui
Le bénéfice présumé par rapport à mes avantages liés à ma naissance semble indéniable. Et pourtant je n'ai fait qu'occuper des emplois ingrats et déconsidérés avec des revenus oscillant entre 500 et 1000 euros depuis une douzaine d'années depuis que j'ai quitté le domicile parental. A 37 ans, je ne fais donc pas partie, et ne ferai sans doute jamais partie des personnes aisées et puissantes dans le monde du travail. J'entends par aisé, gagnant plus que le SMIC, et par puissant, exerçant une activité plus épanouissante que la majorité des emplois (souvent il ne s'agit pas du travail en tant que tel mais de ses conditions). Cette lecture n'est pas dogmatique ou universaliste, elle ne traduit que factuellement mon expérience. Je suis aussi conscient qu'il y a des personnes qui ne peuvent qu'avoir accès à des postes plus pénibles ou dévalorisants que les miens, des personnes qui n'ont pas eu la chance d'obtenir un certain niveau d'instruction et ma relative éloquence, qui fait que je suis tout de même prioritairement choisi par rapports à elles pour les postes en relation avec le public que je sollicite, parce que je "présente bien". L'extrême médiocrité du sens et des conditions humaines et matérielles de la majorité des emplois ne semble pas contradictoire avec le prestige de façade exigé des employeurs. Peut-être est-ce pour eux une manière d'atténuer leur culpabilité d'exploiter...

Quelle est donc l'explication à ma marginalisation professionnelle actuelle (et à la souffrance qu'elle engendre) ? La réponse se situe dans une dimension sociale que beaucoup de gens ont tendance à oublier ou bien à ignorer lorsqu'ils y sont confrontés, parce qu'elle fait toujours l'objet d'un grand tabou et d'un réel ostracisme : la maladie psychique. Je souffre depuis l’âge de 10 ans de dépression avec des manifestations très handicapantes de phobies scolaire (traumatisé intérieurement au collège et au lycée), qui ont muté en phobies sociales. J'ai connu plusieurs traitements sur une quinzaine d'années (anti-dépresseurs et neuroleptiques), et au pire de ma dépression la fréquentation d'un hôpital de jour sur une année et demi. Du coup, mes problèmes psychologiques et psychiques ont largement influencé mes expériences professionnelles très chaotiques (auto-dévalorisation, inactivité, exploitation non rémunérée, abus psychologiques, profil inadapté). Il est indéniable que sans ce handicap, ma position par rapport à mon milieu familial aurait du me conduire à une existence économiquement aisée, ou du moins stable et sereine. Je pense que les personnes qui n'ont jamais été confrontées de près à ce type de pathologie (ou bien indirectement par leur entourage proche) ne peuvent soupçonner l'effroyable pression des forces négatives qui conduisent au repli sur soi. Les malades qui emplissent les hôpitaux, et maintenant de plus en plus les prisons et les rues, sont les dommages collatéraux flagrants et gênants de la brutalité sournoise de notre système concurrentiel individualiste. Je m'étonne et m'attriste souvent de constater que ce sujet ne suscite quasiment jamais d'intérêt. Aujourd'hui, je me dis que j'aurais aimé que l'on reconnaissance mon handicap, ma maladie mentale, ma discrimination sociale et professionnelle (phobie/panique, incommunicabilité, soumission). Cela m'aurait sans doute fait gagner beaucoup de temps dans mon processus très tardif d'émancipation post-traumatisme (premier traitement par anti-dépresseurs à 24 ans). Il faut bien imaginer tout le temps perdu à cause d'un état léthargique : impossibilité sur certaines périodes (parfois de plusieurs mois) de se concentrer : plus de lectures, plus d'études, plus d'oeuvres audiovisuelles (ce qui pose un vrai problème quand on a choisi de s'investir dans un domaine artistique ou intellectuel). Et vient s'ajouter à ce profil tardif suspect les changements d'orientation et d'environnement professionnelles par nécessité économique ou psychologique, qui sont de nouvelles formes de discrimination à l'embauche dans la société très déterministe qu'est la France : on ne sort pas de son rang, on ne change pas de métier, tout doit être limpide et figé du Bac jusqu'à la retraite. Même philosophie lorsque vous voulez vous réengager sur des études universitaires dans une autre voie puisque la précédente s'est révélée être une impasse et que passé un certain âge (28 pour mon cas personnel) vous passez obligatoirement dans la catégorie "formation continue" qui exige d'avoir une expérience professionnelle dans... le nouveau domaine choisi ! Il n'y a pas d'autre réponse que le populaire et gratuit : "Fallait y penser avant !" J'invite les gens qui sous estiment la réalité cachée de la profonde dépression, et à ses conséquences économiques et professionnelles dramatiques, à aller à la rencontre des malades en hôpitaux de jour ou psychiatriques. Et plus généralement, j'invite tout le monde à tenter de dépasser la politesse convenue des échanges classiques entre voisins ou collègues lorsque l'on remarque des personnes qui ont l'air solitaires. Il est très rare que la solitude soit un choix épanoui de vie. Il y a beaucoup de signes qui peuvent trahir la souffrance morale ou psychique d'une personne si l'on y fait honnêtement attention. Nul besoin d'être un spécialiste.

Mais je ne veux pas donner l'impression que je serais à plaindre. Certes j'ai vécu de nombreux et longs moments de souffrance et de désespoir dans ma vie, et je dois avouer que je me suis partiellement reconnu dans le récit de Fritz Zorn. Mais je ne peux pas ignorer que j'ai aussi connu, même si souvent furtivement, la joie, l'extase, la foi (dans les personnes, dans les arts), la passion, l'amour (pour citer les paroles des Smiths qui m'ont peut-être sauvé la vie " There are brighter sides to life and I should know because I've seen them but not often "). Aujourd'hui je crois avoir peut-être trouvé un nouveau souffle et une nouvelle manière d'appréhender mon existence intime et sociale. J'essaie donc de m'y tenir avec espoir, ce qui est nouveau pour moi. Je peux ainsi commencer à envisager mon existence comme un privilégié, à 37 ans, qualificatif que j'aurais pris pour le plus grave des affronts il n'y a pas plus d'un an lorsque j'étais au bord de l'internement psychiatrique. Avec cette camisole chimique surdosée, il m'aurait été permis de survivre, comme tant de personnes que j'ai croisées dans ces lieux, mais m'aurait-il encore été permis de rêver ou de vibrer, certainement pas. Bien qu'aujourd'hui toujours souvent angoissé, mélancolique, et parfois encore sujet à ces réactions physiques très handicapantes socialement (attaques paniques entre autres), je ressens néanmoins une conviction en mon potentiel que je n'avais jamais connu auparavant. Je devine cette chance inédite (dont je parle en introduction) qui m'avait jusque là fait défaut. Le projet de m'exprimer par ce site internet en est l'illustration. C'est le principe de connexion avec sa puissance intime (dont je critique l'incompatibilité théorique avec la notion ambiguë de "disempowerment"). Ce serait donc cela qui ferait aujourd'hui de moi un être réellement privilégié. Et en cela je me dois d'agir de manière responsable avec les autres.