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Voici un exemple de réflexion anti-féministe qui va me permettre de contourner l'opposition caricaturale de certains débats :

« Quant aux femmes, elles entrent sur le marché du travail ou en politique avec leurs valeurs de compassion, de compréhension, d’égalité, d’aide aux autres. Or placer ces valeurs en priorité, c’est perdre l’efficacité, la rentabilité, la productivité. Ce qui sera gagné sur le plan subjectif sera perdu sur le plan matériel. » (Yvon Dallaire)

Cette pensée résume idéalement ma perception comme hors sujet des antiféministes. Je comprends que cette argumentation peut séduire au premier degré, mais ce serait sans remettre en question la vacuité de sens des mots "efficacité", "rentabilité", "productivité" qui, appliqués au modèle capitaliste, sont érigés en modèle dominant. J'ai en effet la conviction que si l'on assainissait les systèmes économiques en les débarrassant de ces notions emblématiques qui exacerbent l'individualisme au détriment de la communauté, les oppositions et défiances archaïques entre classes (sexe ou autres) n'auraient plus lieu d'être.

Sur cette même idée, j'avais écris un petit texte à propos d'une forme de communication de lutte féministe qui ne semble pas remettre en question un système économique qui nourrit (selon moi) justement les inégalités et discriminations dénoncés :

Lundi dernier, un mouvement invitait les femmes à quitter symboliquement leur occupation professionnelle pour protester contre l’écart salarial moyennement défavorable envers les femmes. Mon expérience de travailleur au SMIC (qui est par définition unisexe) m'a fait prendre conscience d'une omission a priori anodine dans cette communication. En analysant les chiffres des écarts salariaux entre hommes et femmes, on constate qu’il augmente proportionnellement avec l’importance de la rémunération et qu’il n’existe pas aussi sensiblement dans le secteur public que privé. C'est ici que l'idéalisme du modèle professionnel capitaliste en prend un sérieux coup. Le carriérisme est une aventure personnelle toujours incertaine, qui tient compte certes des compétences des gens, mais aussi de leur capacité stratégique (parfois cynique) à faire alliance ou bien à écarter leurs concurrents. La notion de grille salariale est un objet trop flou pour être clairement défini ou appliqué puisque la négociation salariale personnelle est prédominante et intervient à tout niveau. Sans oublier que la question de la rémunération est taboue et donc la plupart du temps secrète. Il va sans dire que selon ces conditions d’opacité et d’aléatoire personnel, il est plus facile de discriminer une catégorie d’employés sous-estimée par tradition puisque l’ordre des choses a déjà été établi en leur défaveur. C'est un système implicite de castes. Ceux qui en sont les gagnant ne voudront naturellement pas revenir sur cette hiérarchisation, et ceux qui en sont les perdants auront bien du mal à se fédérer pour lutter contre cette domination sans perdre la face à se retrouver seul et non soutenu engageant des risques personnels inconsidérés. Ainsi, toute négociation entre une femme et son supérieur est donc d'emblée plus déséquilibrée que s'il s'était agit d'un homme. Mais pour en revenir à mon impression de travailleur Smicard, et à des considérations plus générales et théoriques sur les questions de répartition salariale, je ne peux m’empêcher de penser que la question d’une justice financière concernant des classes plus aisées a quelque chose d'inconvenant. Une carrière ne peut s’imaginer sans tenir compte du contexte, soit de la structure qui nous emploie. Il y a peut-être des choix éthiques à faire pour privilégier le sens d’un travail, son utilité sociale, ou simplement les valeurs professionnelles véhiculées par l’institution pour laquelle nous œuvrons (il y aurait peut-être lieu de militer en priorité pour une meilleure redistribution (unisexe bien entendu) des gains pour tous les salariés avant de penser à aligner principalement les hauts revenus). Il y a surtout à mon sens une hypocrisie majeure à réclamer une justice salariale dans une entreprise capitaliste qui tire son profit de l’exploitation des classes populaires par les classes dominantes, ou bien qui trouverait son intérêt commercial à ne pas bouleverser un équilibre marchand global, notamment par la perpétuation des stéréotypes aliénant, et dont la domination masculine en est un des reflets (en ayant recours par exemple à une imagerie publicitaire genrée comme stratégie publicitaire). La question des discriminations liées au sexe aurait donc plus de pertinence à être abordée dans sa généralité, en invoquant des aspects de fond qui font intervenir ces fameux rôles psychologiques construits artificiellement (voir la citation en préambule).

Dans le manifeste de ce collectif féministe, l'accent est mis là aussi sur l'insuffisance de la réprésentation féminine pour les postes professionnels de pouvoir ou hiérarchiquement élevés. J'éprouve toujours une réserve lorsque l'on veut lutter contre les conséquences discriminantes d'un système en s'interdisant de remettre en cause les principes qui le cimentent que sont l'individualisme (par la compétition) et l'autoritarisme (par le pouvoir) et qui encouragent en bout de chaîne, par repli sur soi ou stratégie communautariste (consciente ou non), les discriminations. Cependant, symboliquement, une image de mixité renvoyée à tous est un outil non négligeable pour une prise de conscience généralisée sur l'abolition des préjugés sexistes. J'ai conscience que l'on pourrait répondre à ma réserve sur le fond que je devrais me concentrer sur un combat contre le capitalisme/libéralisme et non sur le féminisme. Bien que j'adhère aux thèses politiques très à gauche (sans pour autant être dogmatique), je suis néanmoins lucide sur l'impopularité actuelle des idées d'extrême gauche. J'accorde donc une attention particulière aux débats qui peuvent conduire à des mutations sociétales sérieusement envisageables à court terme. Et à cet égard, je considère que le féminisme, même envisagé sans une remise en question de l'économie libérale, n'est pas une lutte comme les autres parce qu'il porte en lui une espérance bien plus concrète.
Ceci pour deux raisons essentielles :

1- la discrimination du sexe féminin se fait principalement au nom de l'hétérosexualité normative du modèle de couple familial. La libération et l'émancipation des femmes peut donc avoir un impact direct sur ses détracteurs (car ils partagent le même foyer). C'est une donnée pragmatique de premier ordre. Les optimistes, dont je fais partie, penseront que l'expérience partagée de vie intime avec un sexe qui tient tête et affirme ses droits ne peut avoir que des répercutions globalement positives auprès des personnes sceptiques parce qu'à la base juste ignorantes ou de mauvaise foi. Même si le moment de la transition peut soulever des résistances chez les plus coriaces, ma préférence et mon conseil ira toujours vers l'intransigeance sur les revendications concrètes, quitte à bouleverser la paix des ménages. Et un ménage, ça se fait, ça se défait, ce n'est pas aussi sacré que ce que notre culture nous a appris. Il est indispensable de faire passer le message que la vie du couple devrait toujours passer après l'émancipation individuelle. L'amour, où ce que l'on projette en son nom, ne doit jamais demeurer le rempart aveugle de cette réalité.

2- la lutte pour l'égalité entre les deux sexes est directement liée au problème de l'immaturité de la majorité des individus vis-à-vis de leur rapport à la sexualité (où entrent en jeu les tabous, peurs, ignorances et frustrations suscités culturellement par cette question avec la conséquence que le partenaire de sexe opposé fait trop souvent l'objet de projections psychologiques erronées et dévastatrices sur la construction imaginaire des genres). Lutter pour l'égalité des sexes c'est aussi lutter contre la négation ou la tabouisation du désir sexuel d'un des partenaires du couple hétérosexuel (il est évident que les femmes sont culturellement les plus touchées par cette projection de rôle). Ainsi, une nouvelle empathie mutuelle entre les sexes ne peut que faire reculer les schémas archaïques de défiance et ouvrir de nouvelles perspectives de co-existence positive avec les autres.

Ceci m'annenant à une thèse très personnelle :
L'épanouissement sexuel social (où la reconnaissance bienveillante du désir sexuel serait soutenue dans une dimension empathique) pourrait être un antidote, non seulement contre le déni des obscurantismes d'une certaine morale (souvent religieuse), mais surtout contre les désirs aliénant de possession (richesses, partenaires) de l'individualisme matérialiste que véhicule l'économie libérale.